Trois erreurs de l'évangile social

(Elise Daniel)

 

Dixième partie d'une série de réflexions sur l'économie

L'individualisme est synonyme de tyrannie.

Le théologien baptiste Walter Rauschenbusch a prêché ces mots dans le cadre de l'opposition chrétienne aux maux du capitalisme et des grandes entreprises. Bien sûr, le contraire est vrai : l'individualisme est la liberté contre la tyrannie. Mais il croyait fermement que l'Évangile promouvait une forme de socialisme chrétien qui est quelque peu réminiscente dans certains cercles de l'Église émergente aujourd'hui.

Au début du 20e siècle, le mouvement de l'Évangile social était animé par la conviction que le second avènement du Christ ne pourrait avoir lieu tant que l'humanité ne se serait pas débarrassée de tous les maux sociaux par l'effort humain. Les adeptes appliquaient l'éthique chrétienne aux questions de justice sociale, notamment en ce qui concerne la politique économique.

Comme je l'ai souligné dans l'un de mes récents articles, le mouvement de l'Évangile social s'est rendu coupable de trois erreurs théologiques majeures, de la même manière que le marxisme a déformé les Écritures :

1. L'homme n'est pas si mauvais et Dieu n'est pas si fou.

Dans son livre, Le Royaume de Dieu en Amérique, H. Richard Niebuhr a critiqué l'Évangile social libéral en décrivant son message comme suit : "Un Dieu sans colère a amené les hommes sans péché dans un royaume sans jugement par l'intermédiaire d'un Christ sans croix,

Un Dieu sans colère a introduit des hommes sans péché dans un royaume sans jugement par l'intermédiaire d'un Christ sans croix.

Rauschenbusch et ses disciples avaient tendance à rejeter la responsabilité du péché sur les structures sociétales plutôt que sur la nature humaine. Selon Kyle Potter dans un article du Georgetown College, ils pensaient que les individus ne pouvaient pas quitter une vie de péché tant qu'ils n'étaient pas libérés de la situation sociale et économique qui les avait poussés à pécher en premier lieu. Ce point de vue est en contradiction flagrante avec le concept biblique du péché originel.

2. La restauration culturelle est l'Évangile.

Les adeptes de l'Évangile social semblaient croire que l'Évangile était centré sur l'engagement culturel : si les gens transformaient la culture, alors seulement le Christ serait révélé. Mais cette conception de l'Évangile est trop étroite.

Les chrétiens sont absolument appelés à s'engager dans la culture - c'est le cœur du mandat culturel - mais l'Évangile est plus vaste que cela. Il s'agit de l'histoire de la création de Dieu, de la chute, de la rédemption et de la restauration finale. Rauschenbusch semble accorder trop d'importance à la restauration culturelle et minimiser le rôle du Christ en tant qu'agent de la transformation culturelle.

3. Le salut social est supérieur au salut individuel.

Les théologiens conservateurs considéraient la rédemption comme une affaire strictement entre chaque individu et Dieu, mais Découvrir les réseaux disent les progressistes du mouvement de l'Évangile social,

considéraient que la rédemption ne pouvait être obtenue que collectivement, par le biais d'un activisme social et politique unifié.

Bien que Rauschenbusch ait considéré le salut individuel comme important, il l'a toujours considéré comme secondaire par rapport à la réforme sociale. Dans une récente interview avec la Gospel Coalition, Tim Keller rejette cette notion :

...le salut individuel doit rester au centre des préoccupations.

Bien que le mouvement du Social Gospel ait disparu depuis, une théologie similaire est apparue aujourd'hui dans les cercles de l'Église émergente. Le pasteur Rick Warren a qualifié le Social Gospel soutenu par de nombreuses églises traditionnelles de "marxisme habillé en chrétien". Mais Warren souligne que nous ne devrions pas choisir entre la restauration culturelle et le salut personnel. L'Évangile contient les deux, avec le Christ au centre.

Qu'est-ce que tout cela signifie ?

Alors que vous vous efforcez de développer une perspective biblique sur le travail, il est important de garder à l'esprit ces erreurs du mouvement de l'Évangile social. Alors que nous travaillons au nom du Royaume, il est facile pour les idées de l'Évangile social de façonner notre façon de penser sur certains aspects de la foi et de la vocation :

●        À l'instar de l'Évangile social, il est facile de commencer à considérer la transformation culturelle comme une fin en soi.

●        Si la restauration culturelle devient notre évangile, nous commençons à penser que c'est nous qui construisons le Royaume.

En ce qui concerne la transformation culturelle, l'Évangile social reconnaît à juste titre qu'elle est importante. Cependant, ce n'est pas l'objectif final. Tout ce que nous faisons, toute la transformation à laquelle nous travaillons, doit tendre vers la gloire de Dieu. Dans son article intitulé "Kingdom Work", Hugh Whelchel souligne ce point en citant Bill Edgar :

Nos engagements culturels sont le reflet de la réalité plus profonde de notre relation avec Dieu.

Cette vision plus nuancée de la transformation culturelle établit un équilibre entre le travail extérieur et le salut intérieur.

Une autre idée courante, mais subtile, sous-entendue dans les enseignements de l'Évangile social est que le Royaume de Dieu est construit par nous. Ce n'est pas le cas. Chaque partie du Royaume, de son établissement à sa construction et à sa consommation finale, est réalisée par le Christ. Il nous utilise comme ses outils dans cette entreprise. C'est une distinction subtile. Nous ne construisons pas le Royaume. C'est Dieu qui le construit et qui se sert de nous.

Tim Keller explique cela de la manière suivante (c'est nous qui soulignons) :

Par la personne et l'œuvre de Jésus-Christ, Dieu accomplit pleinement le salut pour nous, nous sauvant du jugement pour le péché dans la communion avec lui, et restaure ensuite la création dans laquelle nous pouvons jouir de notre nouvelle vie ensemble avec lui pour toujours.

Afin d'avoir une perspective biblique correcte sur le travail, nous devons comprendre que c'est le Christ qui dirige le processus, tant au niveau individuel que sociétal. Il "accomplit notre salut" et nous utilise pour restaurer sa création.

Dans mon prochain article, j'examinerai la théologie de la libération en tant que tentative marxiste radicale de promouvoir l'Évangile social.

http://blog.tifwe.org/three-fallacies-of-the-social-gospel/

Article : Le capitalisme, ou l'économie émancipée du religieux | La doctrine sociale sur le fil (la-croix.com) par Dominique Greiner.

 

Ce livre s’interroge sur le processus qui a permis à l’économie de s’émanciper de la sphère religieuse qui l’a vue naître. Théologie du capital d’Édouard Jourdain, PUF, Coll. Perspectives critiques, 192 p., 17 €

 

On connaît la thèse de Marcel Gauchet selon laquelle le christianisme est la religion de sortie de la religion : il a permis de sortir d’un monde où la religion « commande la forme politique des sociétés et définit l’économie du lien social » (La Religion dans la Démocratie, Gallimard, Paris, 1998). La politique et l’économie ont dès lors pu s’émanciper de l’influence religieuse, reléguant dans le même temps la religion dans la sphère privée. Le christianisme, sans l’avoir voulu, a ainsi ouvert la porte à la sécularisation du monde. Sur le plan économique, il a offert au capitalisme son terrain d’expansion. C’est ce point qui intéresse Édouard Jourdain dans cet essai court mais dense.

 

La contamination des rapports sociaux par l’argent

Le philosophe et politiste cherche à comprendre pourquoi le christianisme, pourtant parfaitement lucide sur le potentiel destructeur de la chrématistique – c’est-à-dire la recherche de profit individuel -, n’a pas réussi à conjurer la contamination des rapports sociaux par la puissance de l’argent. Ce détour historique, estime-t-il, peut éclairer notre époque qui se demande comment contenir l’économie et la réencastrer dans le politique.

 

Son investigation le conduit à s’intéresser à différentes catégories de la vie économique (le marché, la monnaie, l’intérêt et l’usure, la comptabilité, la propriété, le travail, la technique), montrant au passage qu’elles s’inscrivent à l’origine dans une compréhension politico-religieuse du monde ou qu’elles ont leur source dans des catégories religieuses ou théologiques, dont elles se sont progressivement émancipées. Désormais autonomes, elles reconfigurent le rapport des hommes à la terre, au travail, à l’argent… qui sont devenus des marchandises. Avec l’entrée dans la modernité, même le temps peut être vendu. Ce qui conduira à l’invention de la comptabilité en partie double qui mesure les mouvements d’argent (et donc intègre le temps), au même moment où naît le purgatoire avec le système de calcul des peines qui lui est associé.

 

La puissance d’émancipation de la chrématistique

L’examen de ces différents dossiers fait apparaître que le christianisme a bien cherché à instaurer des mécanismes pour conjurer la puissance de l’argent. Mais ceux-ci se sont avérés rapidement caducs, la puissance d’émancipation de la chrématistique ayant été sous-estimée, comme la condamnation par l’Église de l’usure et ses préventions à l’égard du prêt à intérêt. Un livre suggestif, globalement convaincant (même si en moins de 200 pages sur un sujet aussi vaste, les raccourcis sont inévitables) pour nourrir la réflexion sur la conjuration nécessaire du capitalisme financier dont on connaît les excès dévastateurs pour le bien commun.

 

Article : Les protestants et la vie économique | Musée protestant (museeprotestant.org) par Musée protestant > XIXe siècle > Les protestants et la vie économique

 

Assez rapidement après la Réforme, les protestants se sont engagés dans des responsabilités collectives, voire publiques, dont le rayonnement est significatif, qu’il s’agisse de la vie universitaire ou de la vie économique.

Des protestants « entrepreneurs »

 

Concernant les universités, ils ont (dès le XVIIIe siècle dans les pays anglo-saxons, à la fin du XIXe siècle en France) contribué à leur modernisation, se préoccupant par exemple d’y introduire un enseignement technique. Concernant la vie économique, ils ont manifestement pris leur part dans le développement du capitalisme industriel occidental moderne, moderne parce que fondé sur l’organisation rationnelle du travail.

 

En France, il suffit de penser, dès le XVIIe siècle, aux grands noms de la marine marchande et de l’industrie navale, (ceux-là qui se sont opposés aux projets de la monarchie, visant à tirer parti de l’acquis pour créer une flotte militaire) et au XIXe siècle à nombre de dirigeants de l’industrie textile et lainière, de l’industrie sidérurgique naissante, ou des banques d’affaires, celles qui ont su encourager, par leur politique de crédit, des innovations industrielles déterminantes (Oberkampf, Schlumberger, Peugeot, de Dietrich, Hottinguer, Odier, Bungener, Courvoisier, Mallet, Haviland, Vieljeux, Delmas, etc, les familles connaissant de nombreuses alliances entre elles). D’une manière générale, les protestants ont connu de grandes réussites industrielles en Allemagne, aux Pays-Bas, en Angleterre où la Révolution industrielle a commencé (l’économiste Adam Smith avait, on le sait, reçu une formation de théologien), et bien sûr aux États-Unis.

 

Est-ce à dire qu’il y aurait eu une compétence spécifiquement protestante à proposer le développement de ce type de responsabilité, compétence qui serait fondée sur une conduite de vie ascétique qui fut l’un des préalables aux doctrines utilitaristes séculières encore en vigueur (mais dans un monde plus complexe où le capitalisme aventurier a repris certains droits) ?

 

L'explication sociologique de Max Weber

Max Weber (1864-1920) © Collection privée

 

Telle est, on le sait, la thèse du sociologue allemand, Max Weber (1864-1920), exposée dans son livre L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme.

 

Bien sûr, Max Weber n’a jamais envisagé une relation de cause à effet entre la Réforme et le développement industriel des sociétés modernes ; il a évoqué plutôt une affinité élective entre protestantisme et capitalisme moderne qui aurait trouvé sa fécondité dans la reformulation de la problématique du salut telle que l’avait proposée la Réforme.

Bien sûr Max Weber n’a jamais pensé non plus que le capitalisme était né avec la Réforme. Le capitalisme lui préexistait, mais sous d’autres formes, plus spéculatives, plus aventurières, plus violentes (les guerres).

La thèse du sociologue se fonde d’abord sur une problématique de l’action dont il étudie les données sur la longue période, depuis le judaïsme antique (le début du monothéisme) jusqu’au début du XXe siècle, non sans consacrer de longs développements aux premiers signes d’une volonté d’action rationnelle au sein des monastères occidentaux pratiquant l’ascèse hors du monde.

Une éthique du travail spécifique

Avec la Réforme qui réactualise la doctrine de la Prédestination, l’ascèse devient une exigence de conduite, non plus hors du monde, mais dans le monde. Max Weber n’expose pas la problématique théologique de la prédestination. Il s’en tient à certaines interprétations, en l’occurrence l’idée d’un décret divin antérieur à la naissance d’un individu, décret qui détermine ce qu’il en est du salut de cet individu.

 

Cette interprétation signifie en tout cas que la certitude du salut ne peut plus se dire dans les termes du monde, ne peut plus être décrétée par aucune institution humaine aux normes de laquelle il faudrait alors se plier. Autrement dit le salut ne se conquiert pas par des œuvres. En revanche, l’exigence est de rechercher dans un travail sans cesse réévalué, les signes d’une confirmation de l’élection éventuelle, confirmation qui, cependant, peut sans cesse être remise en question.

 

L’important est alors de rapporter l’action à une réflexion préalable et à un souci éthique dans le monde, pour que la gloire de Dieu resplendisse. Les fruits du travail sont indépendants de toute gloire personnelle visible. Quoi qu’il en ait été, l’éthique intramondaine protestante a certainement repris à son compte cette éthique du travail qui s’était développée, hors du monde, dans les monastères occidentaux (et qui était souvent fort critique de l’Église instituée). Elle a en tout cas privilégié des principes de rationalisation pour l’action qui ont été à l’œuvre dans les grands Ordres monastiques.

 

 

Les facteurs du succès économique

Machine à imprimer le tissu dans les ateliers Dollfus-Mieg © Collection du Château de Coppet

 

Les entreprises protestantes qui ont réussi, connaissant un large rayonnement, ont toutes adopté dès l’origine des principes rationnels de réflexion sur l’œuvre à entreprendre. Ces principes ont été reconnus comme ayant en effet été essentiels à leur succès.

 

Ces entreprises se sont fondées sur :

●        une organisation rationnelle du travail ;

●        une comptabilité rationnelle ;

●        une recherche rationnelle des marchés porteurs ;

●        une utilisation rationnelle des outils de production, une recherche de leur amélioration, et l’encouragement du progrès technique ;

●        une séparation claire de la propriété industrielle et de la propriété personnelle.

 

Elles ont ainsi contribué à éviter les violents à-coups d’un capitalisme spéculatif qui existait de longue date, et par cette régulation, à engendrer une dynamique de développement social.

 

Une organisation qui se développe hors du monde protestant

La réussite des grandes entreprises protestantes en France a été parfois suivie, parce que le protestantisme y était minoritaire, d’alliances avec des catholiques. Toutefois, ces alliances sont intervenues à un moment où les principes de développement économique rationnels étaient devenus tout à fait séculiers et le plus souvent fondés sur les théories utilitaristes, qui si elles avaient souvent été introduites par les protestants, avaient acquis une autonomie, à partir de quoi, d’autres problèmes sont apparus.

 

Bibliographie

 Livres

-          WEBER Max, Économie et Société, Traduction : Julien Freund, Plon, Paris, 1921 (posthume)

 

Parcours associés

Les protestants et la vie économique

Si les activités de négoce et de banques sont des activités tout à fait séculières, il n’empêche que lorsqu’elles ont été engagées par des protestants, elles ont porté la trace...


Última modificación: martes, 17 de febrero de 2026, 13:24